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  • Hommage à Claude Bailblé

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  • Claude s’en est allé et les échos bouleversés de ses ancien·nes collègues et étudiant·es affluent de toutes parts. Celles et ceux qui l’ont fréquenté à l’Université Paris 8 à Vincennes, puis à Saint-Denis, celles et ceux qui l’ont connu dans des écoles professionnelles – à La Fémis et Louis Lumière, à l’INSAS en Belgique, à Cuba, au Maroc, au Liban, ici ou ailleurs –, ses ami·es des milieux du cinéma, savent ce qu’ils et elles lui doivent : tant de découvertes lumineuses, tant d’horizons ouverts et partagés.

     

    La voix de Claude résonne dans nos têtes, les mêmes qu’il laissait « échauffées » après toute rencontre, pour reprendre le mot de son ami et complice Guy Chapouillié. Échanger avec lui, en mouvement permanent, convaincu et passionné, c’était accepter de se déplacer soi-même, en s’exposant à des secousses salvatrices, généreuses et jamais dogmatiques. Claude savait nous emmener dans son monde, au carrefour des sciences, de la politique et de la poésie, transmettre ses réflexions, ses doutes aussi, avec vigueur et rigueur, puissance et élégance. Pédagogue hors du commun, il était capable de faire comprendre les notions les plus complexes avec évidence et précision, sans logorrhée, formant des générations d’étudiant·es à partir de sa propre expérience.

     

    Claude fut l’un des piliers du département Cinéma de l’Université Paris 8, à la création duquel il contribua au tout début des années 1970. Lui qui avait des « idées de cinéma » depuis l’adolescence et qui tournait déjà avec la caméra 8 mm de son grand frère, était arrivé comme étudiant dès 1969 au tout nouveau Centre universitaire expérimental de Vincennes. Cheveux longs, mégaphone au poing, appelant à des manifestations en tous sens, après « avoir fait Mai 68 à l’armée [la] boule à zéro, [et] défendu la France contre les hordes gauchistes ». Avec son admirable sens de la formule, il aimait raconter qu’il avait « fait du Althusser avant de l’avoir lu », en éprouvant ce qu’était un appareil répressif d’État. À la demande du capitaine de sa compagnie, il avait lui-même tapé une directive « Confidentiel – Secret Défense » relative à la « conduite à tenir en cas de tir sur la foule ».

     

    À Vincennes, lieu de tous les possibles, Claude est d’abord étudiant, puis devient rapidement enseignant au département Cinéma. En juin 1971, il participe à une Assemblée générale historique qui évince les tenant·es d’une approche purement théorique du cinéma au profit d’une orientation vers la pratique et la création. Claude faisait partie de celles et ceux qui critiquaient la division du travail à l’œuvre dans le cinéma professionnel, « la sectorisation des savoirs dans des domaines clos », et qui appelaient à « se frotter à la réalité subjective des gens et non pas aux analyses objectives des doctrinaires », a contrario d’un cinéma dominant coupé de la réalité sociale et politique. Il fallait se lancer, expliquait-il : « saute dans l’eau, tais-toi et nage ! »

     

    Sur le terrain militant, guidé par son souci d’une transformation sociale, Claude tourne lui- même plusieurs films documentaires : Les apprentis jockeys en grève à Maisons-Lafitte (1971), Nous les p’tites femmes des galeries (1972, à Thionville, avec Annie Cohen), La guerre du lait (1972) et Des dettes pour salaire (1973) (avec le Front paysan, Guy Chapouillié en particulier). Et il participe aux réalisations d’autres enseignants du département Cinéma, notamment au film Attention aux provocateurs (1972) de Serge Le Péron. Des films ancrés dans une mouvance « vaguement maoïste », mais non encartés : Claude se méfiait des « beaux discours idéologiques cofraternels reproduis[a]nt dans l’ordre du subjectif les prises de pouvoir ».

     

    En 1977, alors que « la furie antitechniciste » bat son plein, Claude se lance dans la rédaction d’une « manuel technico-pratique pour la prise de vue et la prise de son », sorte de « manuel de base » à destination des étudiant·es souhaitant pratiquer le cinéma mais se trouvant démuni·es face au moindre problème technique. Entre 1977 et 1979, il publie dans les Cahiers du cinéma une une série d’articles intitulée « Pour une nouvelle approche de l’enseignement de la technique de cinéma », sous-titrée « Programmation de l’écoute », « Programmation du regard ».

     

    Cette volonté de « revoir la théorie du côté de la pratique et de la création et non plus du côté du spectateur » l’amène à enseigner dans des écoles professionnelles à partir des années 1980. S’intéressant aux neurosciences, à la pensée en images visuelles et auditives, aux mécanismes de la création à partir de l’analyse de séquence, Claude enseigne pendant de nombreuses années la psycho-acoustique appliquée à la prise de son et la psycho-optique appliquée à la prise de vue, ce qui lui permet d’aborder une série de sujets connexes comme la colorimétrie, la sensitométrie, l’acoustique des salles. En 1999, sous la direction d’Edmond Couchot, il soutient sa thèse de doctorat sur « la perception et l’attention modifiées par le dispositif cinéma ».

     

    De Muriel : histoire d’une recherche (1975, avec Michel Marie et Marie-Claire Ropars), analyse pionnière et minutieuse du film d’Alain Resnais effectuée sur table de montage 35 mm, qu’il jugeait avec humour « indigeste et illisible aujourd’hui », jusqu’à des numéros essentiels de La Revue Documentaires (Le son documenté, 2007, et Filmer seul-e, 2016, avec Thierry Nouel) et de récents articles liés à ses recherches sur les sciences perceptives et cognitives appliquées à la mise en scène, par exemple autour de « l’illusion 3D », Claude a signé de nombreuses contributions, majeures et originales, qu’il faudra lire et relire avec attention.

     

    Claude n’a cessé de rappeler la nécessité de « lutter contre la division des savoirs » et d’établir leur transversalité. Lui-même pensait en images et déclarait souvent : « le cinéaste est un cadre supérieur de l’intelligence sensible, qui doit avoir vingt outils ouverts en même temps dans sa tête et sauter de l’un à l’autre instantanément en re-hiérarchisant à tout instant ce qui est important ». Sa voix, si singulière, de chercheur enthousiaste et d’homme engagé, orientée par une conception politique du cinéma et du monde, nous manque déjà. Mais fidèlement, par ondes, par fragments, indélébile, elle travaille et continuera de travailler en nous.

     

    Paris, 21 janvier 2021

    Hélène Fleckinger / Département Cinéma de l’Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis

     

    Les citations de Claude Bailblé sont tirées d’un entretien inédit réalisé par Hélène Fleckinger et Mélisande Leventopoulos à Saint-Denis, le 16 juin 2015, à l’occasion de l’exposition « Vincennes imprime son cinéma ».

     
    Extrait du film "Les Murs et la parole" (1978-1982) du Collectif Rameau rouge sur l’Université Paris 8 Vincennes.
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